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Le Balai juillet 2019







Cela fait plus d’un mois que nous avons oublié le balai dehors, contre le mur arrière de la maison. Je le regarde tous les jours, parfois dans l’ombre, parfois dans la lumière. Il me rappelle une multitude de choses : Arnold Schwarzenegger en campagne pour la gouvernance de la Californie, les sorcières de Roald Dahl, Pierre Gripari, Michel dans la plus petite salle de la cantine… Tout le monde applaudissait et criait lorsque quelqu’un cassait un verre. Et c’était d’autant plus humiliant de devoir balayer sous la risée.

Michel était d’origine égyptienne. C’était le seul Égyptien de tout le collège. “Tu as vraiment une tête d’Égyptien” lui disait Julien. Moi, j’avais remarqué qu’il portait toujours des chaussettes roses et Michel m’avait répondu que c’était parce qu’il n’avait que des soquettes rouges. Ses cheveux étaient frisés et courts, ils encadraient son visage comme un casque. Je crois que c’était plutôt un bon élève. C’était quelqu’un d’assez doux, en tout cas.

Ce jour-là, je l’ai regardé attentivement qui se débattait avec sa pelle et son balai. Je réalisais que je n’avais jamais utilisé un balai de toute ma vie. J’avais quoi ? Douze ans ? Je regardais comment Michel faisait. Peut-être qu’un jour je casserais un verre à mon tour. Il me faudrait savoir réagir, garder la face devant tout le monde ; j’essayais d’apprendre. Et Michel trouvait sans doute mon regard pesant. Il s’est accroupi devant moi, tenant le manche du balai à la racine pour pousser les éclats dans la pelle. Mais la brosse du balai était trop large pour la pelle. Michel peinait.

Je me demande ce qu’il est devenu. Je ne me souviens plus de son nom de famille. Impossible de le retrouver sur les réseaux. Comme tant d’autres. Parfois on apprend que ces gens sont morts, et qu’ils sont morts il y a longtemps…

Quand Michel eût fini de faire le ménage, il s’est enfin assis à notre table. Ça l’avait rendu nerveux et son plat était froid. Je crois qu’il avait quelques cheveux collés de sueur au coin des tempes. Moi, j’avais sans doute déjà géré mon assiette, disposé toute cette saloperie pour pouvoir leur faire croire que j’en avais mangé la moitié. À la cantine, je ne mangeais que les entrées, les yaourts et les desserts. Je me souviens du gigantesque passe-plat où l’on ramenait nos plateaux après le repas. C’était là que les surveillants nous interceptaient, examinaient nos assiettes et souvent nous renvoyaient manger encore un peu nos restes. Manger de la semelle froide après la mousse au chocolat... La semelle, ça se recouvre avec le riz, ça se cache dans le pot de yaourt, ou sous la serviette en papier “bon appétit” dans laquelle tous les garçons aimaient se moucher — pour la blague. Des morves visqueuses, on s’en montrait encore au collège. Parfois, je suis resté jusqu’à la toute fin du service, devant un poisson pané rectangulaire, froid et caoutchouteux. Ils étaient bien obligés de me libérer à un moment. J’étais attendu en classe.

J’ai tout de suite repensé à Michel, le jour où mon verre a glissé de mon plateau et est tombé sur le sol. J’ai repensé à Michel et je me suis dit que je n’avais toujours pas appris à manier un balai… Le temps s’est dilaté. Le verre a rebondi deux fois. Je l’ai rattrapé au deuxième rebond, en fléchissant les genoux et en tenant mon plateau de la main gauche. Le verre était intact ; ma joie était grande et étrange. Ce qui venait d’arriver était complètement improbable. Moi qui me considérais comme extrêmement maladroit...