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Le Jardin des délices mars 2019







En France, et dans beaucoup d’autres pays, la nudité est le champ réservé de la sexualité. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des dermatologues qui écartent eux-mêmes les slips et les caleçons lors des contrôles des nævi, des esthéticiennes qui font de même pour les épilations intimes intégrales incluant le sillon interfessier, des masseurs qui fournissent des sous-vêtements jetables aux clients qui ne sont pas venus d’eux-même en string. La plupart des gynécologues, même lorsqu’ils doivent procéder à un examen général, ne demandent pas à leurs patientes de se déshabiller complètement : il convient de commencer par dévêtir les seins pour leur auscultation puis de les rhabiller avant d’ôter le bas pour l’examen gynécologique à proprement parler. En France, la nudité est à un tel point automatiquement sexuelle qu’on l’évite tant que faire se peut, même dans un contexte médical qui peut légitimement l’exiger, même au prix d’inconforts physiques dans le cadre d’actes cosmétiques ou de soins du corps à vocation relaxante. Parallèlement, les zones naturistes françaises (Cap d’Agde, gravières sans charme, campings méridionaux…) sont généralement des lieux de rencontre libertins ; les salons où l’on peut se faire masser nu sont quasiment tous des maisons closes déguisées. En somme, dans les faits, nous autres Français ne sommes jamais nus l’un devant l’autre que pour baiser.
 
Aussi ai-je ressenti une gêne assez nette lorsque je me suis retrouvé pour la première fois dans les parties naturistes des bains thermaux du Bade-Wurtemberg — avec Hans et Gunther entre deux bières, les plus athlétiques Ralf ou Michael, ou les jolies Mariele et Lisa plus ou moins tatouées. Ma gêne était à la fois plus grande et à la fois mieux surmontable que le naturisme fait véritablement partie de la culture allemande : ces gens-là n’érotisent pas la nudité comme nous le faisons nous autres Français. Ils sont là, ils sont nus, ils se détendent : couples de vieux à poils qui se serrent la pince et bavardent débonnairement ; groupes d’amis qui prennent le soleil ou nagent dans les bassins ; collègues de bureau sortis en sueur d’un sauna qui, toutes parties visibles, échangent leurs sensations, s’essuient le front avec des serviettes colorées... Si des comportement inappropriés se produisent, c’est finalement la faute de Français frontaliers sans doute un peu déboussolés par cette succession de scènes surréalistes à leurs yeux. Les “extravertis” de ce genre sont alors rapidement rappelés à l’ordre par un Allemand aimable, nu — et inflexible.
 
Carl Gustav Jung avance la théorie selon laquelle la conversion des peuples germains au christianisme a été trop rapide et trop brutale, que leur paganisme originel est resté dominant à un niveau inconscient et que c’est la raison pour laquelle, avec l’affaiblissement de la religion chrétienne suscité par l’essor de l’esprit scientifique et du rationalisme, ces peuples parmi les mieux éduqués d’Europe ont pu basculer dans la barbarie nazie. Leur paganisme fondamental pouvait enfin ressurgir — et se déchaîner, hors de tout cadre spirituel.
 
Pour un païen, la nudité est vécue comme son identité fondamentale ainsi que, non pas Dieu, mais les dieux l’ont créé. Son corps est tout le temps là, sexuellement ou pas. Son corps, c’est lui. Les Français sont sans doute demeurés trop profondément catholiques pour retrouver cette même insouciance et cette même légèreté. Pour eux, le corps est un véhicule dont on peut (et doit même) souvent faire abstraction.
 
En tant que Français, et bien que je pense avoir maintenant dépassé le tabou de ma propre nudité et de celle des autres, jamais je ne pourrais m’imaginer avoir des conversations légères, nu, avec des amis, des voisins ou des gens de ma famille plus ou moins proche, comme le font les Allemands dans les thermes du Bade-Wurtemberg. Je ne crois pas que beaucoup de Français soient davantage capables de gérer de telles interactions sociales — ou alors des libertins dotés d’un esprit de bienséance, c’est-à-dire des personnes qui ont librement intégré dans leur système de pensée le potentiel sexuel intrinsèque à la nudité sans que celui-ci engage mécaniquement des attitudes ou des gestes déplacés. Majoritairement, le Français demeure extrêmement pudique. Même sur une plage isolée, il gardera son maillot de bain inconfortable, qui met une éternité à sécher et prive le cul de son droit légitime à la vitamine D. Au cas où quelqu’un viendrait. Même dans l’intimité de son domicile, par un temps de canicule justifiant une nudité stricte, il restera à suer en short et t-shirt. S’adonner nu à d’autres activités que le sexe, la toilette ou le sommeil lui paraît bizarre et gênant. Nu, il perd paradoxalement son naturel. Certes, des questions d’hygiène entrent en jeu. Mais même lorsque toutes les précautions relatives sont prises (serviettes déposées sur les sièges, mains tenues à l’écart des parties génitales), il lui sera bien difficile de s’activer, de réfléchir, de lire un livre ou même de regarder la télé. Il sera systématiquement déconcentré par l’immédiateté de son corps, par la tension sexuelle induite par sa nudité. S’il se libère de cette tension par un rapport sexuel ou la masturbation, sa nudité lui apparaîtra dès lors parfaitement absurde et incommodante. Le Français remballe le matos après usage comme, après dîner, il range les restes au frigo.
 
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Dans sa nouvelle Lanzarote, Michel Houellebecq décrit une longue scène de partouze sur la plage de Papagayo entre son narrateur français, un Belge et un couple de lesbiennes allemandes. Candidement, j’avais du mal à croire que de telles choses arrivent vraiment aux Canaries. Je m’en tenais d’abord à mon expérience des thermes allemands et des plages de Fuerteventura. Et même lorsque je me rendis à mon tour à Lanzarote, je ne constatai rien de ce genre. Tout au plus, je vis quelques groupes de quadragénaires mâles un peu étranges, avec des tatouages de pétasses assez vulgaires au-dessus des reins.
 
À la Tejita en revanche, sur la côte sud-est de Tenerife, île très fréquentée par les Allemands comme toutes les Canaries, la donne était quelque peu différente. Ma compagne et moi nous étions installés dans un cercle de pierre, à l’entrée de la zone naturiste. Quelques cannettes de bière avaient été abandonnées sur les lieux et une tension désagréable planait dans l’air. Nous avions l’intuition de nous être trompés d’endroit. Nous demeurâmes néanmoins étendus quelque temps au soleil, à l’abri des regards. Mais bien vite nous nous trouvâmes embarrassés par de nombreux gros lards faisant la sentinelle, couilles au vent, au milieu des bosquets. Ils semblaient surveiller d’autres hommes, seuls et habillés, qui rôdaient anxieusement autour des couples allongés. Au bout de quelques minutes supplémentaires, nous finîmes par apercevoir au loin quelques tristes sires ventripotents avec une trompe énorme les précédant. « Qu’est-ce que tu fais ? me dis-je à voix haute. Tu cherches des pièces ? » En effet, sa turgescence tanguait de manière autonome à chaque pas au-dessus du sable, façon détecteur de métaux. Tandis que je consignais ces réflexions de haute volée dans mon carnet de voyage, ma compagne revenait d’un bain de mer en s’écriant qu’il était temps de partir : elle avait vu à l’horizon l’un de ces fiers gaillards perché sur une dunette en train de se branler...
 
Statistiquement, le plus probable est que ces individus venaient d’Allemagne, un pays où les livres de Michel Houellebecq sont très populaires.
 
Dans Lanzarote, Houellebecq pointe avec justesse qu’à l’étranger, le Français se remarque par son penchant à fuir les autres Français, à préférer les lieux “authentiques” fréquentés par les autochtones tandis que les Anglais et les Allemands auront eux plaisir à se retrouver ensemble, quitte à s’approprier et à dénaturer les lieux. J’ai en effet vu à Lanzarote et à Fuerteventura, des rues entières constituées de pubs et de bars à karaoké dont la clientèle et le personnel étaient unanimement composés d’Anglais. Le sommet des bâtiments affichait de grands panneaux publicitaires pour des cliniques et des cabinets dentaires allemands — dont l’existence rassurait probablement les retraités tandis que je retrouvais les plus jeunes, souvent par bandes, soûls dès onze heures du matin, qui beuglaient et déambulaient de manière assez inquiétante aux abords des plages. C’est le stéréotype : à l’étranger, l’Allemand se lâche, en une sorte de délocalisation de son Karneval. C’est peut-être pourquoi, les sentinelles de la Tejita dérapaient finalement de manière beaucoup plus indécente que les Français mis à l’épreuve de la nudité dans les bains thermaux du Bade-Wurtember... Leur misère sexuelle est peut-être également beaucoup plus grande.
 
La description de cette misère et de l’infinie tristesse existentielle qui la colore est l’un des apports majeur de l’œuvre de Houellebecq. Si de tels comportements ne sont pas des cas isolés, la question se pose alors de savoir comment et pourquoi l’Allemand s’écarte-t-il de manière aussi pervertie du cadre de sa culture de la nudité.
 
Pour reprendre la structure de la théorie de Jung, il est probable que la société de consommation, le culte de la jouissance et la concurrence étendue à tous les champs de l’existence (la fameuse extension du domaine de la lutte) ait affaibli l’esprit scientifique et le rationalisme, permettant une expression encore plus pulsionnelle de l’individu libéré des cadres de la religion. Quand l’esprit scientifique n’a pas comblé le vide spirituel laissé par la mort du christianisme, l’homme est redevenu un barbare ; le capitalisme n’a pas comblé le vide animique provoqué par l'hégémonie du rationalisme, l’homme est redevenu un animal.
 
Dans cet esprit de compétition permanente, j’espère que ces bandeurs bedonnants rendaient quotidiennement hommage à Dieu — ou aux dieux — de les avoir membrés proportionnellement à leur ventre. J’ai appris dans le Pénis Atlas que c’était là une chose rare. Naturellement, ce n’est pas que les gros ont de petits pénis, mais plutôt que leur embonpoint a tendance à s’étendre par-dessus la racine de la bite et la rendre ainsi visuellement plus petite. Les sentinelles de la Tejita, dans la grande tristesse de leur existence, devaient donc être de véritables Rocco Siffredi : une mise à jour terriblement XXIème siècle des fouteurs des 120 journées de Sodome du Marquis de Sade.
 
En bon Français, le Marquis de Sade parlait de politique bien plus que de sexualité — ce qu’a parfaitement saisi Pier Paolo Pasolini dans son adaptation Salò ou les 120 Journées de Sodome. Peut-être est-ce aussi, outre la culture catholique, ce qui nous différencie, nous Français, des Allemands — qu’ils soient les gentlemen des thermes ou les satyres ubuesques de la Tejita. Nous sommes un peuple politique à tendance révolutionnaire, c’est-à-dire égalitariste et plutôt “de gauche” (même si les dernières élections ont souvent semblé le démentir). L’esprit allemand est plus conservateur. La nudité allemande demeure encore naturelle avant d’être sexuelle — on parle d’ailleurs de naturisme plutôt que de nudisme. La nudité allemande est intimement, ou plutôt essentiellement, liée à l’écologie allemande, c’est-à-dire une écologie conservatrice, une logique de préservation de l’environnement, “de droite”, à mille lieux de la vision écologique française qui quant à elle est nettement politisée, “moderne” et “progressiste”. L’Allemand se déshabille pour se reconnecter à la nature tandis que le Français le fait par transgression ; à poil, l’Allemand revient à ses racines païennes tandis que le Français s’engage dans une entreprise de libération prométhéenne. Le premier accepte les inégalité physiques biologiquement prédéfinies, l’autre veut les surmonter. L’Allemand porte en lui la nostalgie du jardin d’Eden quand le Français préfère inventer la mini-jupe et le ménage à trois. Parce qu’elle est explicitement sexualisée, la nudité française est un enjeu politique quand celle de l’Allemand, même celle de celui qui se branle au milieu des dunes, n’est qu’un retour à l’innocence originelle.
 
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On trouve aisément des photos d’Angela Merkel nue sur la plage tandis que les photos de Jacques Chirac à poil au balcon du fort de Brégançon sont restées encore à ce jour, scrupuleusement cachées.

C’est une incongruité mais la bite de Chirac est un véritable sujet, une question sérieuse. Tout le monde pense, ou pensera si on lui pose la question, que Monsieur “cinq minutes douche comprise” doit en avoir une assez grosse. De Gaulle devait aussi en avoir une sacrée — qu’il utilisait sans doute moins souvent. Pas sûr en revanche qu'on obtienne des intuitions aussi unanimes pour Sarkozy ou Hollande.
 
Dans le Pénis Atlas, sur un panel certes trop réduit pour prétendre à l’exactitude scientifique, est avancé qu’aucune corrélation ne pourrait être déduite entre la taille d’un homme et celle de son pénis. À taille de pénis égale, le pénis apparaît juste proportionnellement moins gros sur un homme de deux mètres que sur un homme d’un mètre soixante. Par ailleurs, aucune corrélation n’apparaît non plus entre la taille d’un pénis au repos et celle de celui-ci en érection.
 
On apprend également dans ce livre qu’il existe non pas trois mais quatre états du pénis. En plus du pénis en érection, de la demi-molle et du pénis au repos, existe donc un état de “gêne”, causé par le froid ou le stress, dans lequel le pénis apparaît petit et dur.
 
À quelques exception près, dans les thermes du Bade-Wurtemberg, les pénis allemands m’ont toujours paru plus conséquents. Rien ne laisse présupposer cependant que les Allemands seraient mieux membrés que les Français. C’est plutôt qu’engoncés dans leur gêne, les pénis français, enfin les pénis des Français qui ne dérapaient pas, les pénis stressés donc, s’étaient rétractés. Après les réflexions précédentes, cela paraîtrait cohérent.
 
Dans les représentations antiques, grecques ou romaines, un gros pénis était signe d’animalité. Vulgairement : être monté comme un âne était une infamie. (Coucou la Tejita.) Les hommes civilisés se devaient d’avoir un pénis modeste, réservé, humain… En un mot : courtois. C’est pourquoi toutes les statues antiques et celles qu’elles ont inspirées plus tard aux artistes de la Renaissance montrent des hommes affublés d’aussi petits pénis.
 
La pornographie moderne, le culte moderne de la performance et même, si l'on veut, le mythe de la croissance économique infinie a complètement renversé notre vision des choses. Si chacun sait que la pornographie ne présente pas un échantillon représentatif de l’anatomie masculine, en ordre de grandeur et d'endurance, notre époque semble tout de même nous dire qu'il est temps d'être montés comme des ânes. Voire d’être carrément des ânes, si possible.
 
Un autre mensonge entretenu dans la pornographie moderne concerne l’orientation de l’érection. En effet, la majorité des acteurs pornographique bandent bien haut et bien droit. Or si j’en crois la page 138 du Pénis Atlas, plus de la moitié des érections ne pointent pas au-dessus de l’horizon. Un gros tiers piquent même très nettement du nez. Gageons que cela est dû aux injections qu'il fut nécessaires de faire afin que les modèles les plus intimidés du panel présentent quand même une érection… Néanmoins prêtons aveuglément foi à cette information pour poursuivre la réflexion. En tel cas, certains hommes peuvent se montrer plus discrètement indécents, certains éléphants des thermes se montrer plus impunément contents...
 
Le Pénis Atlas est formel : la direction d'une érection ne la rend pas plus ou moins fonctionnelle et efficace. On peut toutefois s’interroger sur le sens symbolique d’une bandaison vers les étoiles et d’une autre vers la Terre-Mère. En ce sens, il serait curieux de savoir si les Français bandent majoritairement vers le haut et les Allemands majoritairement vers le bas. Mais à ce stade, nous ne pouvons nous référer qu’au panel quasiment exclusivement norvégien du Pénis Atlas — et sans doute ethniquement plus représentatif du profil-type allemand.
 
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S’il ne fréquente ni les vestiaires ni les lieux naturistes ou s’il n’exerce pas une profession médicale, l’homme hétérosexuel ne voit le sexe des autres hommes que par l’intermédiaire de représentations : dessins, photos, vidéos. Tout au plus, il aura été confronté aux sexes de ses frères, de son père — sexes qu’il aura dans la grande majorité des cas seulement aperçus et seulement au repos. Ainsi lui reste très méconnue la variété d’aspects qu’un pénis peut prendre ; ainsi s’inquiètera-t-il facilement des spécificités de son propre sexe, spécificités qu’il comparera à une norme fixée au doigt mouillé, déduite des représentations pornographiques et/ou artistiques par nature biaisées qu’il aura pu appréhender. Par ailleurs, un mélange d’homophobie latente et de peur de se trouver lui-même des désirs homosexuels empêche souvent l’homme hétérosexuel de se cultiver au sujet de son sexe. En ressort, encore aujourd’hui, une grande insécurité de l’homme vis-à-vis de sa virilité et tout un conditionnement de cette insécurité par le champ lexical et les multiples expressions associant l’anatomie et les valeurs morales.
 
Dans les lieux naturistes, il n’est pas rare de surprendre un homme en train de se tirer sur la nouille pour la rallonger alors qu’il sort de l’eau. De toute évidence, personne ne fixe les yeux sur ces parties-là ; mais de toute évidence également, tout le monde les remarque et les voit. Davantage les hommes que les femmes, et les hétérosexuels en premier lieu. De la méconnaissance du pénis alliée à l’insécurité organisée culturellement autour de son anatomie découle tout un cirque de coups d’œil furtifs et de remises en forme des parties, cirque donnant lieu à de brouillonnes extrapolations de la taille du pénis en érection — qui, comme chacun sait, est la seule qui compte.
 
Pour se redonner un peu d’assurance, les multiples possibilités de l’épilation intime entrent dans la danse.
 
Comme nous l’apprends l’excellente histoire de l’épilation intime Du velu au lisse de Jean Da Silva, le taillage ou rasage des poils pubiens masculins fut longtemps un phénomène marginal. L’épilation dite exploratoire n’était alors pratiquée que par des artistes et des homosexuels. Plus tard, elle s’étendit aux acteurs pornographiques. Avec des poils pubiens épilés ou taillés, le pénis devient plus visible et paraît donc plus long. Le plus grande exposition de la peau qui en résulte permet un accroissement de la sensibilité et présente donc aussi un intérêt sensuel. Pour autant, ce sont d’obscures raisons d’hygiène que l’homme hétérosexuel évoquera généralement pour justifier de s’être rasé les parties. Conserver ses poils pubiens n’a pourtant absolument rien de sale si l’on effectue une toilette quotidienne, les raser exposent en revanche à des risques de coupures et d’infections : l’argument hygiénique est donc complètement bancal. L’intérêt de l’épilation intime est d’abord esthétique et sexuel. Mais l’homme hétérosexuel la pratique avant tout pour rendre son pénis visiblement plus long — bénéfice qui compense largement le risque d’être soupçonné d’avoir des penchants homosexuels.
 
Aussi, puisque rendre le pénis visiblement plus long est la priorité, l’homme hétérosexuel effectuera souvent des choix esthétiques improbables. On croise par exemple dans les lieux naturistes, un nombre conséquent de messieurs aux pubis parfaitement glabres sous une dense toison pectorale. D’autres, bien qu’ayant compris que le port de la barbe affinait leur visage et répondait à l’injure d’un goitre naissant, infligent à leurs parties un rasage minutieux pour mieux exposer au-dessus de leur pénis un bourrelet disgracieux. Tous promènent autour des points d’eaux leurs fautes de goût d’autant plus grotesques qu’elles proviennent de choix que la plupart d’entre eux n’assume pas complètement. Qu’à cela ne tienne ! Tant que les queues paraissent au mieux !
 
Les femmes se considèrent entre elles de manière plus globale, et plus passive-agressive. Un examen plus approfondi est certes fait des seins et des fesses — la généralisation de l’épilation intime a aussi fait plus visiblement apparaître des complexes concernant la longueur des petites lèvres et la forme du clitoris. Mais c’est toutefois l’harmonie générale du corps qui reste le critère de jugement privilégié. La question esthétique est la première : deux femmes pouvant être également jolies, que l'une ait de petits seins et l'autre des formes voluptueuses. Une mauvaise coupe de cheveux ou un regard vulgaire peuvent en revanche anéantir tous les charmes d'une belle silhouette. Dans tous les cas, rien de fiévreux ou d’anxieux n’apparaîtra dans ces observations mutuelles. Les éventuelles jalousies se présenteront sous des attitudes un peu hautaines quoique pensées comme altières. Soulignons que l’homophobie et la crainte d’être traitée d’homosexuelle sont beaucoup moins grandes chez la femme. En comparaison des hommes, le champ lexical et le conditionnement culturel s’avèrent aussi beaucoup moins contraignants à ce sujet. Les femmes sont libres de se trouver jolies entre elles sans sous-entendre qu’elles ont pour autant des attirances sexuelles — ce qui, quand bien même, ne dérangerait que rarement les hommes. Dans la pornographie, la bisexualité féminine est effectivement considérée comme une plus-value ; et elle apparaît spontanément dans la plupart des productions destinées au marché hétérosexuel. Et il ne me semble pas que les femmes hétérosexuelles éprouvent la même répugnance devant ces scènes que l’homme hétérosexuel face à une scène montrant inopinément deux garçons s’étreindre ou même simplement s’embrasser.
 
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Dès les premières pages d’un livre de Sade ou des Onze mille verges de Guillaume Apollinaire, la bisexualité masculine apparaît comme un ressort de l’intrigue, un prérequis jamais mis en question. C’est avant tout une “souplesse” pragmatique, un signe d’ouverture à toutes les formes de plaisir. De telles représentations de la bisexualité masculine dans l’art semblent devenues aujourd’hui beaucoup plus rares. Aucun “dérapage” ne se produit par exemple entre le narrateur et le Belge lors de la scène de partouze de Lanzarote ; et, de mémoire, un tel “dérapage” ne figure dans aucune œuvre de Houellebecq, même lorsqu’il explore les milieux propices du tourisme sexuel dans Plateformes, de l’échangisme dans Les Particules élémentaires.
 
À ma connaissance, dans la pornographie actuelle, la bisexualité masculine n’apparaît que dans d’obscures catégories des sites de streaming tel que YouPorn ou PornHub. Les vidéos disponibles sont de simples gonzos assez mal réalisés et dont le but semble surtout de satisfaire les fantasmes homosexuels inavoués d’un public masculin hétérosexuel. Souvent, ces gonzos sont présentés sous le néologisme “bicurious” formé du diminutif “bi” et de l’adjectif “curious” (curieux) qui sonne comme “be curious” (soyez curieux).
 
Une scène typique de porno hétéro débute par une fellation, se poursuit par une pénétration vaginale, atteint son acmé par une sodomie et se conclut par une éjaculation faciale. Les gonzos bicurious montrent généralement une partie à trois dont l’apogée est le rapport entre les deux hommes, moment de la transgression recherchée, moment “pensé” comme le plus excitant pour le spectateur. J’ignore s’il existe une vidéographie bisexuelle destinée aux homosexuels ayant des fantasmes hétérosexuels ; bâtie sur un même modèle, le moment ultime devrait alors être centré sur le rapport homme-femme. Dans tous les cas, les bisexuels assumés seront sûrement frustrés dans leurs attentes et préfèreront errer de site en site, alternant les sections “straight” et “gay”. Je crois toutefois que les bisexuels ont rarement des attirances également réparties pour l’un et l’autre des sexes, et toujours des préférences marquées sur le plan du sentiment amoureux — sinon une pornographie dédiée aurait été plus considérablement développée : c’est donc qu’il ne doit pas y avoir réellement de marché.
 
La représentation de la bisexualité masculine dans les gonzos bicurious n’a rien d’aussi riche, d’aussi fantasque ni d’aussi provoquant que celle décrite, entre autres, dans les œuvres de Sade ou d’Apollinaire. Dans leurs orgies, Sade et Apollinaire ont exploité toutes les possibilités des legos. Tout s’emboîte allégrement, si j’ose dire, et à tous niveaux. Si bien que, même pour les lecteurs les plus strictements hétérosexuels, la lecture s’avèrera toujours au moins drôle et intellectuellement satisfaisante. Il est vrai également que ces écrivains exploitent mieux les dimensions archétypales de leurs personnages et y adjoignent des dimensions politiques et métaphysiques. Ainsi les éléments les plus atroces ont du sens. Et c’est pourquoi on ne peut rien leur reprocher sur le plan moral, pas plus qu’à des films aussi éprouvants que le Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini ou, dans un registre voisin, le Nymphomaniac de Lars von Trier.
 
Rien de tel dans les gonzos bicurious — qui ne prétendent certes jamais à autre chose que provoquer une excitation sexuelle. Ils racontent toutefois quelque chose. La plupart des acteurs ne parvenant pas à maintenir une érection lorsqu’il se font sodomiser, la femme y finit par tenir un rôle de figuration assez molle, au mieux elle regarde et caresse ses deux partenaires, portant une sorte de caution maternelle à ce qu’ils sont en train de faire. Sur le plan du sens, ce positionnement final de la femme est la véritable acmé de ces vidéos : il dévoile la logique de compromis qui les caractérise. La bisexualité masculine dans le cadre d’une sexualité de groupe y apparaît comme une pure homosexualité prudemment maquillée — qui quémande à une figure maternelle sa validation affectueuse.
 
C’est un lieu commun de dire que la pornographie ne présente pas une sexualité joyeuse. Si la majeure partie des œuvres pornographiques présentent une sexualité brutale et malsaine, la petite niche bicurious présente quant à elle une sexualité mélancolique et “curieusement” infantilisante.
 
À mon sens, la pornographie devrait pouvoir se consommer comme une friandise. Ce devrait être un petit plaisir pas forcément coupable, un moment de détente et de légèreté. La pornographie devrait nous transporter dans un univers parallèle où la sexualité est libre, simple et paisible. Mais, dans les faits, elle ne déploie qu’un univers triste, souvent laid, parfois effrayant, un univers teinté des frustrations et des peurs de ses consommateurs.
 
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Nous entretenons un rapport similaire à nos fantasmes. Nous les vivons comme des idées aliénantes alors qu'ils devraient être des rêveries créatrices.
 
Tout se passe comme si nous étions restés coincés dans le panneau droit du Jardin des délices de Jérôme Bosch, exilés du terrain de jeu du panneau central. Les complexes des corps et des orientations sexuelles sont vécus avec inquiétude, parfois même une forme de panique. On les tait ou on leur prête voix de manière pulsionnelle, c’est-à-dire sans les considérer en conscience ; en résultent des frustrations et de la honte. Ceci nous empêche également de reconnaître la valeur de nos fantasmes en tant que tels, pour ce qu’ils nous communiquent, et l’impertinence de l’urgence de vouloir y répondre concrètement, dans une réalité souvent éloignée des conditions qu’exige leur accomplissement. Autrement dit, il faudrait libérer les fantasmes comme moyens de connaissance de soi et non comme acteurs de notre aliénation.
 
Les fantasmes sont avant tout des expériences de pensée. L’imaginaire propose des mises en situation précises (lieux, partenaires, pratiques…) mais délestées des détails techniques. Il s’agit de jeux de rôles qui ne doivent pas trop porter à conséquence. Quelle que soit l’orientation sexuelle de l’individu, ses fantasmes ne sauraient définir à eux seuls son identité.
 
Entendons-nous bien : je ne dis pas qu’il ne faut réaliser aucun de ses fantasmes. Libre à chacun de faire ses expériences. Je dis juste qu’il faut se libérer de l’éventuelle tyrannie de nos fantasmes — tout comme l’on ne saurait raisonnablement donner prise sur le réel aux délires de l’hypocondrie ou d’une jalousie maladive, par exemple. Je le dis avec d’autant plus d’aplomb qu’à mon sens, même les expériences sexuelles que l’on peut faire ou avoir fait ne définissent pas notre identité. Les hétérosexuels ne deviennent pas mécaniquement bisexuels parce qu’ils ont fantasmé ou réellement eu une expérience homosexuelle. On ne devient pas mécaniquement “libertin” parce qu’on a fantasmé ou réellement eu une expérience de triolisme. Il me paraît important de se libérer de ces enjeux identitaires afin de se connaître vraiment et choisir par soi-même quels critères nous définissent, que ces critères soient d’ailleurs sexuels ou autres.
 
Dans ces conditions, il deviendrait beaucoup plus sain et simple d’aborder la nudité de l’autre, la variété des productions pornographiques disponibles et l’ensemble des fantasmes de l’humanité.
 
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Afin d’obtenir la même libération du désir et la même connaissance de soi, l’art exige une exploration de l’ombre, apparemment opposée à la légèreté et à l’innocence que j’attends vis-à-vis de la pornographie et des fantasmes.
 
La première fois que j’ai réalisé des photographie de nu, la première fois que je les ai montrées à quelqu’un et la première fois que j’ai décidé d’en rendre certaines publiques, s’est produite la même impression de franchir un Rubicon et de m’exposer à la conjuration des pudiques. Je veux bien que dans mon environnement se trouve un certain nombre d’Alsaciens et de Versaillais pour se choquer plus que de mesure d’une telle démarche, mais je crois honnêtement que cette sensation est partagée par tous les Français qui tentent la même expérience, quand bien même leur environnement s’avèrerait plus ouvert d’esprit, plus “libre” — ou plus hypocrite. En franchissant ce Rubicon, chacun s’attend à des réactions défavorables et prépare ses justifications. Un peu comme l’homme hétérosexuel, la première fois qu’il se rase les parties.
 
Me concernant, l’impression de gêne et de transgression s’est prolongée assez longtemps. Cela m’apparaissait pourtant bien déraisonnable tant le nu est devenu aujourd’hui un sujet commun et banal, à peu près aussi éculé que la nature morte et le coucher de soleil. C’est sans doute parce que, comme forme artistique, le nu soulève la question de l’intimité. Rater une nature morte ne fait de mal à personne, rater un nu peut profondément blesser le modèle, soit dans son narcissisme, soit dans son intimité s’il l’a juge trahie. Rater un nu peut aussi avoir des répercussions malheureuses sur le public, notamment si le ratage l’a rendu obscène ou carrément dégoûtant. Comment présenter un corps nu dans sa vérité et sa sensualité — autrement dit dans son authenticité et sa charge érotique —, sans sombrer dans la faute de goût et la vulgarité ? Non seulement il est difficile de composer des nus originaux mais pour atteindre la maîtrise qui rendra possible cette originalité, il convient d’effectuer de nombreux essais manqués potentiellement violents pour le modèle et le public. C’est sans doute, au-delà des aspects pratiques évidents, la raison qui me poussa à privilégier, en nu, l’autoportrait. Cela me permit, comme on dit, d’essuyer les plâtres, mais aussi de comprendre comment se structurait mon narcissisme et mes rapports à ma propre intimité. Ce que j’ai ainsi appris sur moi-même est transposable sur n’importe quel modèle.
 
Sur le plan anatomique, il y a des parties qu’on nous a dit réservées à nos partenaires sexuels ou à notre strict usage. D’autres parties peuvent être sujettes à complexes : bourrelets, genoux cagneux, cicatrices, problèmes de peaux... Il est important que le modèle fixe clairement ses limites dans ce domaine. Dans un premier temps, on pourra contourner les difficultés en faisant usage du flou, de l’obscurité, du drapé ou tout simplement en excluant du cadre les parties concernées. Une mise en confiance se fera progressivement et le champ d’investigation pourra peu à peu s’étendre. Et de manière a priori paradoxale, chemin faisant, le souci de préserver une part d’intimité se déplacera sur des aspects complètement négligés au démarrage, comme par exemple les sous-vêtements qui passeront du statut de cache-sexe commode à celui de dessous chics que le modèle préfèrerait réserver à ses relations intimes. Une chose similaire se constate d’ailleurs dans les centres thermaux du Bade-Wurtemberg qui ne disposent pas de cabines individuelles mais de vestiaires mixtes : le naturiste en sous-vêtements n’est pas à l’aise.
 
L’intimité n’a pas de polarité universelle, elle siège là où chacun la met, plus ou moins consciemment — souvent dans nos aspects les plus fragiles, pas forcément anatomiques, qui requièrent des tiers de confiance.
 
Dans l’émission Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet sur France Inter, il y a maintenant facilement quinze ans, un proctologue expliquait que les Asiatiques n’avaient absolument pas les mêmes problèmes que nous concernant leurs parties intimes et qu’ils n’éprouvaient aucune gêne à montrer leurs trous du cul — que l’examen ait lieu en tête-à-tête ou devant de nombreux tiers. C’était pour ainsi dire aussi naturel pour eux que pour nous d’ouvrir la bouche, tirer la langue et faire “Aaahh”. Sans doute est-il ici question de culture religieuse, les monothéismes nés au Moyen-Orient étant plus sensibles aux enjeux de la pudeur — autrement dit de la honte. On m’a dit par ailleurs qu’une partie non-négligeable de la sagesse du Dalaï-Lama repose sur une étude de ses excréments et des changements que ceux-ci peuvent présenter selon ce que le saint homme a ingéré. Certaines sources exposent que les excréments des dalaï-lamas ont longtemps été recueillis comme objets sacrés et même utilisés dans la confection de médicaments. Imaginez juste une seconde le pape en faire autant...
 
Je ne pense pas prendre beaucoup de risques en disant que pour les Occidentaux, l’anus demeure la partie tabou par excellence. Cet organe est généralement nié, dans la considération de soi comme dans l’intimité des couples, alors qu’il n’a pourtant de cesse de se rappeler biologiquement à nous. Le concernant, femmes et hommes se trouvent à peu près à égalité. C’est une malédiction que de devoir faire caca. Si seulement on pouvait y échapper… L’anus convoque ce qu’il y a de plus puant en nous ; malheur à ceux qui prétendent en faire un autre usage — voire en jouir. Merci la théorie freudienne, merci les dogmes de l’Église. L’anus est un sujet de honte et de moquerie — ce qui revient souvent au même et ce dont je ne suis pas épargné tant il m’apparaît trivial d’évoquer cet organe au sein de ma réflexion... Mon point est que l’on peut arriver à soixante-dix ans sans jamais avoir regardé son trou du cul dans un miroir. Naturellement, je ne propose pas de passer notre temps à nous admirer l’anus ; je me demande en revanche ce que de la même manière nous ne voulons pas voir. Car on peut aussi arriver à soixante-dix sans jamais s’être vraiment regardé tout court, dans un miroir.
 
J’en reviens ainsi à la question de l’identité et du narcissisme dans la photographie de nu. Les choses sont ici compliquées dans la mesure où chaque être humain est partagé entre son désir de se connaître lui-même et son envie d’être présenté sous son meilleur jour et complimenté. À ce titre, les nus comme les simples portraits peuvent être aussi instructifs que dévastateurs. Beaucoup de photographes privilégient une représentation magnifiée du sujet et produisent au kilomètre des séries de photographies léchées qui plongeront tout amateur d’art dans un ennui sidéral. Pour moi, non seulement il s’agit d’une forme de prostitution artistique (de telles images sont moins flatteuses que racoleuses, de telles images se vendent bien), mais cela entretient également une illusion malfaisante sur la question du corps et de l’identité. Au contraire, le nu devrait être le champ d’investigation des parts d’ombre afin d’en faire l’exorcisme ou la réhabilitation. Le narcissisme ainsi mis à l’épreuve devrait cesser d’entretenir un auto-dénigrement injuste ou une suffisance vaniteuse. Il devrait se transformer en “bon narcissisme” sous la forme d’un véritable amour-propre créateur.
 
On pourra toujours s’efforcer de tendre vers des transformations du corps qui répondent mieux à nos attentes — si tant est qu’on a eu le courage de regarder ses propres défauts. Mais gardons toutefois à l’esprit qu’un gros ventre, par exemple, peut se révéler parfaitement beau et bien moins rempli de graisse que de sens.
 
Personne ne veut vivre dans un monde peuplé de bellâtres dignes d’un casting de série télévisée américaine où tout sonne faux et a le goût d’un chewing-gum à la fraise… Nous devons donc nous réconcilier avec nombre de caractéristiques physiques qu’on considère à tort comme des travers.
 
Certes, l’objectif est pour le moins ambitieux. Nous ne sommes peut-être pas encore préparés à l’atteindre. On peut toutefois en déduire un précepte utile et simple : en tout domaine, la conscience d'un idéal ne devrait pas nous dégoûter de jouir de ce qui est vraiment là.