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Le Baiser de Klimt janvier 2019







La seule chose qui sorte de ma bite que je veux bien t'offrir, c'est de la pisse. C'est ce que lui a dit, une nuit, ce connard dont elle était follement amoureuse. Et lorsqu'il s'est pointé vers minuit, dix jours plus tard, déjà passablement éméché, il était si beau et terrible et terrifiant qu'elle l'a laissé entrer.
 
À cette époque, elle vivait seule avec son chat, dans un studio situé à Montrouge. Le propriétaire n’avait pas voulu refaire la peinture ; du coup, elle avait collé de grands posters un peu partout pour recouvrir les taches. Klimt, Kandinsky, Mucha… Miró dans la salle de bain. Lui, il préférait le cinéma. Mais elles étaient rarement jolies, les affiches de film.
 
Il s'est plaint qu'elle n'ait que des “alcools de fille” à proposer. Il a finalement pris une bière ambrée et allumé une cigarette. Il était en colère contre un type qu'il avait croisé dans un bar où chez quelqu'un d'autre. Au moins, ce soir-là, il ne faisait pas attention au chat. Il s’est posé dans le canapé-lit, cuisse écartée. Comme un rustre, mais avec un visage d’enfant. Il avait vécu en internat. Il en parlait comme d’une prison. Le souvenir restait vif bien qu’il eût presque trente ans. Elle s'est accroupie entre ses jambes. Il pestait encore et encore contre son type rencontré plus tôt. Un type qui avait une situation et sans doute des avis encore plus tranchés que lui. Elle posa la tête contre sa cuisse. Sa cendre était tombée sur le plaid matelassé à motifs japonais. Elle pensa qu’ils se sentiraient mieux ensemble en Asie. À Bali, au Sri Lanka, peut-être même en Thaïlande. Il se tut soudainement. Sans doute qu’il la trouvait moche. Et stupide. Il lui caressa la joue. Parfois, c’était un connard tendre. Elle leva les yeux : il la désirait quand même, évidemment.
 
Il disait tout le temps qu'il refusait de jouir, ou plutôt d'éjaculer. Que c'était une question d'énergie vitale, de puissance magique, de maintien du désir... Il avait lu Aleister Crowley. Il bandait déjà fort lorsqu'elle le prit en bouche. Puis il s’est remis à parler de l’autre type. En même temps qu’elle le suçait et en jurant. Elle se méprisait tellement d'être autant excitée qu'il la méprise autant… Il lui prit les cheveux pour dégager sa nuque. Il aimait voir la nuque des femmes qui le suçaient. Il y en avait sûrement beaucoup d'autres, la plupart pas plus fières. Il devait leur tenir aussi les cheveux, avec entre les doigts sa cigarette. Peut-être que la chevelure de certaines s'enflammait. Je ne veux t'offrir que de la pisse. Peut-être qu'il voulait en offrir plus à d'autres. En tenant ses cheveux, il effectuait de petits mouvements du bassin pour prendre plus profondément sa bouche. C'était un félin blessé. Elle n'était qu'une petite chatte d'appartement. Je ne veux t'offrir que de la pisse. Il la prenait comme un territoire. Comment aurait-elle réagi s'il lui avait littéralement uriné dessus ? Désormais il bandait de tout son long, de tout son large. Elle voulait le faire jouir, atrocement. Sentir le goût de la honte. Il continuait de boire sa bière. Il lâcha ses cheveux pour prendre une autre cigarette. Que de la pisse. Pas du sperme. Les volutes s'élevaient devant son poster du Baiser de Klimt. Il ne l'embrassait quasiment jamais. Il se pencha en arrière, les yeux rivés au plafond, et lâcha un petit rot.
 
Elle mordit. Brutalement. De toutes ses incisives, à mi-chemin de sa queue, au plus loin qu'elle pouvait descendre. Elle mordit profondément. Elle mordit assez fort pour s'approprier complètement le cri qu'il poussa sur le moment et tous ceux qu'il pousserait dans les semaines à venir. Elle mordit. C'est pourquoi elle avait l'air si radieuse le lendemain matin avec son œil au beurre noir et personne, au bureau, pour oser la reconnaître. Que de la pisse ? Mon œil ! Aussi du sang !
 
Sans doute par orgueil, il ne porta pas plainte. Elle s’en abstint également, par décence. Elle vécut quelques années encore, avec son chat, dans le studio de Montrouge, l’apercevant parfois par la fenêtre, qui descendait d’un bus ou qui accompagnait une autre fille. Puis elle quitta son poste à Paris pour retourner habiter près de sa famille, dans les Landes.
 
À ce jour, il demeure le plus beau, le plus terrible et le plus terrifiant de tous ses amants. Certains soirs, il lui manque. Quand elle regarde un truc débile, passé minuit, à la télé. Quand son chat vomit sur le lit. Ou quand elle regarde l’océan depuis la dune, à côté de Xavier qui est si gentil.