jordane prestrot ⇀ sons . mots . images | boutique . infos
Massacre à la tronçonneuse août 2019







Trois arbres ont été marqués pour abattage. Le maire en tremblait de peur, il aurait voulu tout raser et ne prendre aucun risque. Si ça ne tenait qu’à lui… Mais j’étais là. J’ai pu sauver notre chêne préféré. Puis j’ai laissé le maire, son adjointe et le type de l’ONF poursuivre leur inspection chez le voisin. Je suis rentré dans la maison. J’avais presque envie de pleurer. C’est bête. Je m’attache aux arbres. C’est bien. Je n’ai pas su quand ils reviendraient exactement, mais cela ne saurait tarder. Ils avaient parlé de l’automne, mais depuis la tempête, ils ont décidé d’accélérer. Le maire craint de nouveaux accidents, le maire craint les responsabilités. Je me dis que si nous n’avions pas eu ce cabanon de jardin, peut-être que tel arbre aurait été épargné. Je déteste ce cabanon de jardin, il est moche, il ne sert à rien, à boucher la vue tout au plus... J’ai perdu deux semaines à le monter avec mon beau-père qui a toujours de formidables idées de cadeau… Un petit chalet mignon et fragile, sur lequel le maire m’a fait payer une taxe d’aménagement... Et maintenant, ils coupent un arbre pour le protéger ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Leur dire que je me fiche qu’une branche tombe et défonce le toit de cette ruine ? Oui, j’aurais pu leur dire… Ils m'auraient sans doute regardé d'un air ahuri. Mais ç’aurait pu être pire. Je me dis que si je ne fumais pas, je ne me serais pas trouvé dehors au moment où le maire, son adjointe et le type de l’ONF se pointaient. Je n’aurais pas pu aller à les rejoindre au fond du jardin, sur la petite parcelle de forêt que nous loue la mairie... Ils auraient tout décidé sans me consulter. Si je ne fumais pas, je ne me serais pas retrouvé à côté d’eux, dans les ronces, en tongs-chaussettes et en sarouel. Je ne leur aurais pas montré mes cheveux en bataille et ils auraient sans doute condamné notre chêne. J’ai bien vu que le maire l’aurait souhaité. À défaut il me coupait systématiquement la parole en s’excusant d’un air gêné. Le mec a tellement peur du conflit qu’il ne laisse pas les gens s’exprimer… Par bribes, depuis la porte-fenêtre restée ouverte, résonnait le Taras Bulba pathétique de Janáček… Je leur ai dit qu’on avait laissé l’arrière sauvage, je me disais qu’ils pensaient que c’était mal entretenu, j’ai dit que l’on laissait un territoire aux hérissons… Je ne sais pas pourquoi je me justifiais comme ça, pour des jugements qu’ils n’exprimaient même pas — et qu’ils auraient eu tort d’avoir. Je crois que je voulais juste sauver des arbres. Au final, cette candeur a peut-être ému le type de l’ONF, ça faisait des heures qu'il se coltinait ces deux raseurs de la municipalité… Mais je ne m'en suis pas bien rendu compte, il continuait de tracer des A rouges sur les troncs avec sa bombe acrylique. Bien sûr, j’ai compris ses explications. Je l’ai regardé faire des pas, du chêne jusqu’à la maison, au cas où il tombe. Ça allait, il n’y avait pas vraiment de risque… Le chêne était en bonne santé et il n’était pas si haut. En coupant les deux frênes qui l’étouffent par derrière, il pourrait se rééquilibrer et résister aux coups de vent. Sauvé, le chêne. Le chêne que je vais voir quand je suis triste et quand je suis anxieux. Ça fait des années que je lui amène toutes mes saletés et que lui, il les renvoie à la terre, gentiment. Ça m’aurait fait un chagrin énorme de le voir allongé sur le sol. Je suis grimpé une fois dedans pour lui arracher tout un lierre grimpant. Il lui avalait la moitié du tronc, comme un serpent — l’enchaînait comme une amante. J’ai étalé le lierre coupé sur la pelouse, ce n’était plus qu’un amas de longues lianes, molles et frêles. Le chêne était plus beau que jamais. Puis dans un second temps, je me suis demandé si je l'avais moins privé d'un parasite que d’un compagnon. Peut-être était-ce que je faisais à nouveau, en acceptant qu’on abatte les deux grands frênes pelotonnés derrière… Il faut que j’aille dire aux faunes de déménager au plus tôt... Trois frênes en tout qui tombent, ça va dégager l’horizon. À nouveau nous verrons les promeneurs du dimanche et les joggeurs des débuts de soirée. À nouveau nous verrons les cyclistes et les propriétaires de chiens qui chient. Ce sera sans doute plus difficile de sortir affronter la canicule, le cul nu sur la terrasse. Devant tous ces braves gens qui passent, dans le petit sentier. Je tolérais déjà si mal le seul son de leurs conversations lointaines, de leurs moteurs intempestifs, de leurs gamins en détresse affective... et le bruit insupportable des téléphones d’une jeunesse insoumise — sinon à l’industrie du disque. À trois mille cinq cents kilomètres de là, le vent souffle aussi sur l’île de Fuerteventura. Mais il n’y a là-bas quasiment aucun arbre. Les braves gens s’agglutinent dans les stations touristiques côtières. Ils y portent leurs shorts, y mangent leurs grillades, y boivent leurs bières, y écoutent leur musique détestable. On peut les voir reposer tous ensemble sur la plage, en meute d’otaries repues et sans espoir — semées d’autoportraitistes, le bras tendu au-dessus des têtes, pour s’inventer une fierté d’exister. Je n’aurai plus besoin d’arbres à Fuerteventura, le désert y est tout à moi. J’y retourne bientôt. Des autochtones burinés et amers m’y lanceront peut-être un regard ombrageux. Mais je ne serai pas une menace, je ne serai pas là pour transformer leur environnement. J’y serai là pour écrire et faire des photographies. Las de lutter contre le mépris que m’inspire la masse souffreuteuse et invasive des braves gens. Las de parfois avoir honte de vivre en pavillon, entouré d’eux et de leurs tondeuses à gazon. À me contenter d'un bout de forêt, au fond, que les braves gens veulent réduire en un petit parc où promener des poussettes et péter après le repas dominical.